Je suis un snob a l'envers, fier de mes origines et de mes parents, confiait-il en français a Bernard Pivot sur le plateau d'Apostrophes en 1989, a l'occasion de la publication de ses mémoires, Le fils du chiffonnier. Seul garçon d'une fratrie de sept enfants, dont les parents avaient fui les pogroms d'Ukraine a l'orée du XXe siecle, Kirk Douglas, né Issur Danielovitch Demsky, a grandi a Amsterdam, au nord de l'État de New York, entre misere et élans solidaires. Cumulant les petits boulots, l'adolescent féru de poésie se bat pour entrer a l'université puis a l'Académie d'art dramatique de New York, ou il croise sa premiere épouse, Diana Dill, la mere de ses fils Michael et Joel, et Lauren Bacall, amoureuse puis amie, qui lui obtiendra son premier rôle au cinéma dans L'emprise du crime en 1946. Sacré star trois ans plus tard en boxeur dans Le champion, l'acteur athlétique a la légendaire fossette ne quittera plus des lors le firmament hollywoodien, enchaînant, sous l'eil des plus grands, de King Vidor a Howard Hawks, comédies, westerns, films noirs ou péplums avec un égal succes. Créant sa société de production en 1955, la Bryna (le prénom de sa mere), Kirk Douglas affiche des lors une farouche indépendance, passant parfois derriere la caméra, notamment pour son film préféré Seuls sont les indomptés. Bouleversant de fragilité dans La vie passionnée de Vincent Van Gogh, il croit au jeune Stanley Kubrick, et finance son manifeste antimilitariste Les sentiers de la gloire. Démocrate engagé, l'inoubliable interprete de Spartacus, qui protestera a Washington contre le maccarthysme, soutiendra aussi haut et fort Dalton Trumbo, le scénariste du film, emprisonné apres son refus de témoigner devant la Commission des affaires antiaméricaines, exigeant que son nom figure au générique de Liaisons secretes. A sa mort en 2020, ce philanthrope a légué, par le biais de la fondation qu'il avait créé avec son épouse Anne, la quasi-totalité de leur fortune a des euvres de bienfaisance. Regard aiguisé Retraçant au fil d'archives la prodigieuse filmographie et les combats de Kirk Douglas, ce portrait documenté montre comment, au-dela du reve américain, celui qui fut l'un des derniers géants de Hollywood a conservé, au cours de son siecle de vie, son intégrité et son regard aiguisé sur le monde. Admirateur d'Elia Kazan et de John Cassavetes, celui qui, racontait-il, désarçonnait John Wayne parce qu'il ne craignait pas d'exposer sa vulnérabilité a l'écran n'éprouvait nulle nostalgie pour l'âge d'or, curieux de nouveaux talents. Alliant intelligence et élégance, un acteur-producteur aussi libre qu'attachant.